La Prise de Parole en Public : One Man Show, Angoisse Abyssale et Interruptions Alcoolisées

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En 2017, j’ai eu envie de jouer mon premier One Man Show « Soyons Nous-Mêmes ! » à Paris.

J’ai donc postulé dans quelques théâtres, par mail ou par téléphone, et rapidement le responsable d’un des théâtres que j’avais contacté m’a rappelé : il était d’accord pour me programmer.

Quelle fierté les amis ! J’allais jouer à Paris.

Ce fût une expérience inédite, passionnante et particulièrement instructive.

Ca, c’est le résumé de ce que j’ai vécu dans sa version aseptisée.

En effet, je ne savais pas que lorsque l’on joue à Paris, à moins d’être connu et soutenu par une maison de production, cela se passe comme la plupart des villes : c’est le chaos le plus absolu.

Loin de moi l’idée de me placer en victime puisque tous les artistes ont vécu cela un jour et qu’en outre, cela fait partie du métier. D’ailleurs, je ne retiens que le meilleur de cette expérience car elle m’a transformé en tant qu’homme de scène. Cette expérience m’a fait traverser la tempête intérieure que ressent l’humain seul sur scène face à son angoisse.

Et non seulement, je l’ai expérimenté mais j’y ai survécu. Renforcé et libéré à de multiples niveaux, j’ai pu mettre cette expérience à profit dans la mesure où elle m’a permis de me débarrasser en partie de nombreuses peurs : la peur de ne pas être apprécié, la peur d’être interrompu, la peur de ne pas être compris.

Voici ce qui s’est passé.

Déjà, pour bien fixer le cadre, lorsque je devais jouer les Jeudi soirs de Mars 2017, mon emploi du temps était particulièrement serré. Je travaillais le matin à Marseille. A 13h je prenais le train pour Paris. J’arrivais à la Gare de Lyon à 16h30 et j’attendais que le temps passe dans un bar en face la Gare de Lyon tout en me disant : « Je vais jouer ce soir, là, vraiment ? »

Mon spectacle étant programmé à 21h00, je quittais la Gare de Lyon à 19h45 pour être posté devant le théâtre à 20h30 précise. Inutile d’arriver plus tôt car je ne pouvais avoir accès au théâtre avant. En effet, un autre spectacle était programmé sur le créneau précédent, de 19h30 à 20h30.

Le spectacle précédent devait donc finir à 20h30. C’était souvent le cas, mais lorsqu’un spectacle se termine, il faut encore que le public sorte, que l’artiste précédent libère la scène, que le public le félicite etc.

C’est seulement après que vous pouvez prendre possession des lieux.

En l’occurrence, pour moi c’était vers 20h45 au mieux.

Alors que tout le monde sortait détendu du spectacle précédent, mon état était légèrement différent et je me disais de manière encore plus présente : « Je vais jouer ce soir, là, vraiment, dans 20 min ? »

Et tout à coup, c’était à moi d’entrer. A ce moment-là, généralement je donnais la conduite du spectacle au régisseur. Pendant qu’il en prenait connaissance rapidement, je me changeais dans la loge de 50cm sur 50 cm aménagée derrière la scène. Alors quand je dis loge, c’est une image que j’utilise. Car en réalité c’était juste un rideau tendu en fond de scène.

Une fois changé et installé, nous déroulions la conduite avec le régisseur, le tout en 10 minutes au mieux avec les lancements de sons, le choix des lumières etc.

21h05. Le régisseur me disait : « Je fais entrer le public ». Et moi, derrière mon rideau de loge, les yeux dans le vide je me disais : « C’est en train d’arriver. Je vais jouer là, dans 5 minutes. »

Et le spectacle commençait. C’est aussi cela la magie de la scène : une fois que le show commence, tout disparaît et on se dit que cela valait bien le coup de traverser la France rien que pour ce moment-là.

Mais certains soirs, vous vous dites que la vie réserve toujours de petits bonus émotionnels alors que vous aimeriez juste un peu de sérénité.

Sept personnes.

Ce soir-là, j’avais sept personnes dans la salle. Deux au premiers rang sur la droite. Deux au troisième rang sur la gauche. Deux au dernier rang sur la gauche. Et une dernière personne, au fond à droite.

Sept personnes.

Déjà, pour sentir l’effet de groupe, il faut vraiment bien occuper l’espace et beaucoup respirer. Moins il y a de monde, et plus il est difficile de contrôler son angoisse, donc inconsciemment on accélère le débit. Presque comme si l’on voulait se débarrasser de ce sale moment.

Ceci dit à cette époque-là, j’arrivais à me calmer relativement de manière à rester centré dans l’instant. Je dis « Relativement » car intérieurement, ça commencer à trembler « sévère ».

Sept personnes.

Jusque-là, rien de bien méchant finalement. Tous les artistes ont vécu l’angoisse de la salle vide. D’ailleurs, je l’avais déjà vécu par ailleurs. Ce sont des situations incontournables et nécessaires. Pourtant, ce soir-là j’avais droit à un bonus : le couple au premier rang était complètement bourré.

Torché. Déchiré. Raide Mort.

Mais pas suffisamment pour rester silencieux.

Les deux tourtereaux devaient être envoyés des Dieux ou je ne sais pas quoi : à chaque fois que j’allais envoyer une punchline, c’est à dire la chute de la vanne : Bim, ils m’interpellaient à, haute voix.

Souvent en disant « Hè ouais, vas-y Laurent ! ».

Quelle joie, quel bonheur ! Malgré leur alcoolémie avancée, je pense qu’inconsciemment ils sentaient arriver la chute de la vanne et leur organisme se sentait obligé de participer à la fête en m’interrompant juste au moment où, en tant qu’humoriste, j’avais juste besoin de silence.

Je ne me suis pas énervé même si l’envie était plus que présente.

Réaction de ma part ? J’ai laissé aller et j’ai même un peu plaisanté avec eux. Intérieurement, je dois bien le reconnaître, c’était une vraie tempête qui se déchaînait. Je ressentais la frustration de ne pas pouvoir finir mes phrases ainsi que la gêne que devaient ressentir les autres spectateurs.

Finalement, je me suis dit que quitte à être sur scène, autant en profiter du mieux possible. Je me donc suis installé dans l’instant par le corps et par ma respiration. J’ai installé un peu plus ma posture sur scène afin de traverser le moment et observer ce qui se passait.

Ce n’était pas un moment agréable et j’ai vraiment ressenti une grande angoisse pendant cette soirée-là. Mais parce que je me suis aidé de tout mon organisme pour l’explorer, j’ai pu traverser le moment et aller au bout de la prestation.

Il n’y a pas de recette miracle à cet état de fait. C’est le travail régulier, la répétition, le théâtre et l’expression corporelle qui, avec le travail respiratoire adéquat m’avaient préparé à ce genre de moment. Je n’y ai pas pensé consciemment bien sûr, c’était comme un réflexe programmé.

Je me sens chanceux d’avoir pu ce type d’instant sur scène.

Ce genre de moment est rarement vécu en conférence ou en formation. Lorsqu’un expert, un professeur ou un sachant parle, on le laisse parler. C’est au moment des questions/réponses que l’on intervient pour dire ce que l’on a à dire. En revanche, pendant un spectacle, il n’est pas rare que certaines personnes ne sachent pas faire la différence entre ce qui se passe sur scène et ce qui est censé se passer dans le public. Et c’est là où le travail préalable permettra de transcender la fatigue, la gêne, la frustration, la colère ainsi que toutes les autres émotions qui font de nous des humains.

Le fait d’être devenu humoriste a transformé ma perception de la prise de parole en public.

Cela m’a aidé à lâcher-prise, à accepter mes ressentis, à surfer avec ces derniers et surtout à inscrire ce moment sur scène tel un moment de vie où l’on ne contrôle que très peu de choses. C’est aussi cela qui m’a permis de construire ma méthode et qui me permet d’aborder la prise de parole en public de manière globale, holistique, à 360° comme le dirait l’ancien coach que je fus dans une autre vie.

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